Clifford A. Kiracofe, Jr., Ph.D.

Entretien avec Clifford Kiracofe, expert américain : le projet de Grand Moyen-Orient, un «bluff»
(Le Matin 23/04/2004)

Le projet du “ Grand Moyen Orient ” propose des réformes à plusieurs niveaux aux pays arabes, tout en visant à bouleverser la donne politique, économique et sociale dans la région. Une nouvelle vision, à travers laquelle, les Américains veulent montrer au monde entier que leur stratégie politique et diplomatique dans la région est positive. Pour débattre de ce sujet et bien d'autres, la Fondation Friedrich Ebert a organisé mercredi à Rabat, conjointement avec l'Espace associatif, une rencontre avec le Dr Clifford Kiracofe, professeur à Virginia Military Institute, et spécialiste en politique étrangère des Etats-Unis. Celui-ci revient, pour nous, dans l'entretien que nous publions, sur les principaux faits d'actualité liés à la nouvelle stratégie américaine en matière de politique internationale.

Le Matin : Vous êtes venu parler, entre autres, du projet américain baptisé “ Grand Moyen Orient ”. Comme voyez-vous personnellement cette initiative vis à vis de laquelle beaucoup de pays arabe restent très sceptiques ?

Clifford Kiracofe : Ce projet contient des éléments négatifs et positifs. Le sous-secrétaire d'Etat, M. Marc Grossman, qui a fait une tournée arabe récemment pour présenter le projet (avec un passage au Maroc NDLR), représente notre diplomatie dans la région, et c'est vrai qu'il est venu avec toute la bonne foi et une volonté d'aider la démocratie et le développement économique dans la région. Mais à mon avis, toute cette initiative n'a pas un sens politiquement correct et tient du “ bluff ”. Car, comment peut-on concevoir une politique cohérente pour toute la région, alors que les cultures, les spécificités… diffèrent du Maroc au Pakistan, des Emirats à l'Egypte…

C'est un grand plan certes, mais M. George W. Bush n'a que huit mois devant lui, avant les prochaines élections. Si John Kerry gagne, par exemple, il va imprimer sa propre politique pour la région et ne se basera pas sur le projet de Bush, même s'il peut s'en inspirer.
M. Grossman et tous les professionnels de notre diplomatie n'arrêtent pas de répéter qu'ils ne veulent pas imposer de réformes au monde arabe et à la région. C'est une bonne chose, mais d'autres politiciens, les conseillers de la Maison Blanche, notamment, ont sûrement d'autres visions, et veulent en profiter pour imposer des choses au Moyen-Orient, ou pour déstabiliser la région, au profit d'Israël, pour dire les choses franchement.

Donc l'attitude sceptique est une attitude prudente pour les pays de la région, avec laquelle je suis d'accord, car j'ai des doutes profonds, quant à la capacité de cette actuelle administration, à mettre en place une politique cohérente dans la région.

Justement vous parlez des huit mois qui restent à Bush, mais est ce que ce plan n'a pas justement des visées électorales proclamées en plein campagne ?

Bien sûr, ce plan sert aussi à présenter à l'opinion publique de belles paroles et de belles phrases pour dire aux Américains : regardez comme nous avons élaboré ce plan pour la démocratie dans la région, ce qui veut dire que notre politique dans la région est positive. Mais du coup on change de priorité. Car, le sujet principal dans la région et auquel doivent aller tous nos efforts, c'est le processus de paix pour la résolution du conflit israélo-palestinien. Alors, que dans ce soi-disant grand plan pour le Moyen Orient, on ne retrouve rien sur cette question. A ce sujet, je suis d'ailleurs complètement d'accord avec Sa Majesté le Roi Mohammed VI, quand il a soulevé cette question avec Marc Grossman. Il a eu beaucoup de sagesse en soulevant ce problème, car c'est le principal sujet, qui doit mobiliser tous les efforts dans la région.

Après les garanties données par le Président Bush au Premier ministre Ariel Sharon, concernant son plan de retrait de Gaza, nous n'avons pourtant pas l'impression qu'on va vers une résolution du conflit israélo-palestinien ?

Bush a remis une soi-disant lettre de garanties à Ariel Sharon pour appuyer son plan. Mais, il est important de signaler qu'il ne s'agit pas ici d'un document normal dans la diplomatie. Ce n'est pas un traité classique entre les Etats-Unis et Israël, ce n'est pas un mémorandum, mais une lettre signée du Président. Dans notre système institutionnel, il faut que notre Sénat vote oui ou non pour un traité. Cela n'a pas été fait. Ceci, en fait un simple document de politique étrangère, valable pour huit mois encore seulement. Il faut lire le document car il renverse les préceptes de notre politique étrangère dans la région, telle qu'établie depuis 1967. Avant, nous avions toujours dit que nous sommes avec les Nations-Unies. Dire aujourd'hui que les réfugiés palestiniens n'ont pas le droit de retour est contraire à notre précédente position.

Sur les autres questions aussi. A propos des frontières des deux Etats, il faut, comme l'Onu l'a dit, qu'Israël revienne aux frontières de 1967. Toutefois, pour changer cela, il faut des discussions entre les deux protagonistes. C'est pas à nous d'en décider. Cette lettre de Bush dit oui à l'incorporation de certaines colonies illégales, contre les résolutions de l'Onu et contre les politiques de tous nos précédents présidents. Elle fut dans ce sens, un choc aussi bien pour les Démocrates que pour les Républicains progressistes et modérés.
C'est aussi la première fois qu'on utilise, en tant qu'Américains, une phrase d'une haute symbolique. La lettre dit qu'il faut appuyer “ l'Etat Juif ”. C'est une formulation des extrémistes. Car qu'est ce que un Etat juif ? Est-ce un Etat religieux, sans les Chrétiens et les Musulmans ? Cette lettre est une rupture, avec trente cinq ou quarante ans, de politique internationale des Etats-Unis.

Quel est donc l'apport de cette lettre si elle n'a pas de poids juridique comme vous dites?

Notre pays est très divisé, pour le moment, à cause des élections. Un tiers de la population est républicain. Un tiers est démocrate, et l'autre tiers est constitué des indépendants qui hésitent encore. Il suffit de gagner 18 à 20% de ces indépendants pour gagner les élections présidentielles de novembre prochain.
Concernant le Président Bush, il faut savoir qu'un grand pourcentage de sa base politique et électoral est constitué des fondamentalistes chrétiens pro-sionistes. Nous sommes un pays de plus de 300 millions d'habitants et ces fondamentalistes sont de l'ordre de 20 à 25 millions. Ce sont ces gens que George W. Bush veut utiliser comme base électorale. Sa lettre à Ariel Sharon a beaucoup d'importance pour ces gens là.

Dans huit mois John Kerry, le candidat démocrate pourrait aussi être élu, mais il, a à son tour, dit lors de la visite d'Ariel Sharon à Washington, que le droit de retour des réfugiés palestiniens est une chose irréaliste ?

J'ai des amis qui sont dans l'entourage proche de Kerry, et en dehors de son discours électoral, ils disent qu'il peut apporter une bonne politique étrangère dans la région. Kerry veut travailler avec l'Onu, un peu dans la tradition de Roosevelt et de Kennedy. Il veut s'inscrire dans un monde multilatéral. Pour cela, il peut être plus modéré pour sa politique au Moyen-Orient, mais il faut rester sceptique, car il faut apprécier les actes et non seulement les mots.

Concernant l'Irak, là aussi la stratégie politique américaine a fait pas mal de dégâts. George W. Bush est parti en guerre sans l'aval de l'Onu et aujourd'hui c'est le chaos ?

C'est en 1999-2000 que le candidat Bush, avec son cercle de conseillers, a décidé de placer l'Irak en tête des problèmes à résoudre dans la région. Remplacer les efforts pour le processus de paix par notre obsession pour l'Irak. George Bush est alors élu, il rentre à la Maison Blanche en janvier 2001, et c'est avec cette vision qu'il commence son mandat. Et comme le ministre du Trésor, Paul O'Neil, l'a écrit dans un livre publié récemment : la première session du conseil national de sécurité américain en janvier 2001, quand tous nos secrétaires d'Etat étaient réunis avec le Président, celui-ci a dit : L'Irak est devenu notre première préoccupation dans la région. C'est étonnant comme déclaration et allant contre toutes nos traditions politiques.

Vous confirmez donc que la question irakienne et par la suite la guerre en Irak, était bien dans la tête du cercle du Président dès son investiture ?

Tout à fait. Mieux encore, je peux vous dire que ce plan a commencé en 1992, quand le Vice-Président actuel, M. Richard B. Cheney était encore ministre de la Défense. C'est une stratégie régionale que M. Cheney a mise en place avec M. Paul D. Wolfowitz (secrétaire-adjoint à la Défense NDLR) et cela s'est donc fait à cette époque. Je peux même aller plus loin et dire que dans la tête de ces hommes, l'idée pour envahir l'Irak remonte à 1975, après la guerre de 1973. Pour ce cercle d'intellectuels néo-conservateurs, l'Irak était le plus puissant pays arabe dans la région, et menace Israël donc il faut s'en occuper dès que possible.

La Maison Blanche n'écoute pas les diplomates professionnels, les experts de notre Etat-Major, ainsi que nos services de renseignements, qui sont bien renseignés. Toutes les institutions de notre gouvernement, étaient contre le fait de voir le processus de paix passer en deuxième position dans la stratégie politique américaine. La question de la paix est la plus importante au Moyen Orient. Ces mêmes professionnels ont soutenu que ce n'était pas une bonne idée de partir en guerre contre l'Irak, car cela conduirait à la déstabilisation de la région, ce qui sera contre nos intérêts vitaux. Mais, encore une fois, la Maison Blanche n'a voulu écouter que le Vice-Président et son entourage, chargés du dossier de la stratégie nationale et de la politique internationale, car le Président est sans expérience dans le domaine.

Pour finir, qu'avez-vous à nous dire concernant la nouvelle guerre contre le terrorisme, qui permet parfois de justifier bien des actes au nom d'un soi-disant bien être mondial ?

Le terrorisme est un problème. Mais il faut savoir de quel terrorisme on parle ? l'administration américaine a changé toutes les définitions sur le Hamas, le Jihad islamique et le Hizbollah, par exemple. Ces mouvements n'étaient pas désignées avant comme étant des organisations internationales car ils agissaient dans leurs régions, pour leurs intérêts.

La vraie définition technique de ce qu'on combat c'est le terrorisme international. C'est pourquoi, je pense personnellement, que pour régler ce qu'on appelle le problème du terrorisme, il faut d'abord régler le conflit israélo-palestinien. Il faut donc une solution juste pour la question palestinienne.

Ensuite créer des relations de coopérations entre les services de police et de renseignements de tous les pays, et non pas lancer des croisades et sortir de grandes phrases.

Il faut aussi respecter les organismes internationaux et leur reconnaître leur rôle, comme l'Onu, le Conseil de sécurité, la Cour pénale internationale. Tout cela aurait été plus important que de faire la guerre à l'Irak.

Propos recueillis par Aziza Nait Sibaha 
© Copyright Le Matin

Visiter le site de: Le Matin

Retour à la page d'accueil

Envoyer à un(e) ami(e)

Réagir à l'article